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 Un Maroc insoupçonné des touristes

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Masculin Inscrit le : 05/05/2007
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MessageSujet: Un Maroc insoupçonné des touristes   31.12.08 10:52

Les oubliès, car ils ne sont pas des arabes , des palestiniens , des irakiens , seulement des Marocains...
Reportage du journal Tel Quel sur les morts de froid de l'hiver 2007/2008. Ces Marocains qui meurent de froid...

Khénifra fait partie de ces villes qui ne changent pas. Ou du moins, qui n'en donnent pas l'air. Un gigantesque portrait de Hassan II trône encore sur la façade du siège de la province, les terrasses de café débordent toujours autant sur l'avenue principale et les quelques rares hôtels classés de la ville sentent le vieux. En ce dimanche 7 janvier 2008, le temps est plutôt agréable. Le thermomètre a gagné quelques degrés, plongeant la capitale des Zayane dans une douce torpeur hivernale. Difficile d'imaginer que, quelques kilomètres plus loin, le froid fait tomber chaque jour de nouvelles victimes. Des nourrissons, dit-on. “Nous en avons entendu parler à la télévision, nous lisons ce qu'écrit la presse. Il paraît que des gens sont morts à Anefgou. Mais c'est très loin d'ici”, nuance Saïd, un serveur de café.
Sur le plan administratif, le petit village relève de la province de Khénifra, mais il se trouve en fait à quelques encablures d'Imilchil (province d'Errachidia, 250 km plus au sud). “C'est un village dont en entend rarement parler. Personne ne s'aventure dans ces régions éloignées à part les exploitants forestiers et quelques camionneurs”, s'explique un autre habitant de la ville. Face à cette indifférence manifeste, quelques journalistes locaux et autres militants associatifs s'agitent pour tirer la sonnette d'alarme. “Deux autres enfants sont décédés ces deux derniers jours. L'Etat a abandonné plusieurs milliers de personnes encerclés par la neige et coupés du monde pendant plus de 25 jours. En tout, plus de 20 décès ont été enregistrés alors que les communiqués officiels parlent d'une dizaine de morts”, s'indigne Aziz Akkaoui, responsable de la section locale de l'AMDH. Normalement, Mohammed VI se rendra bientôt dans la région. “Il sera à Midelt, mais peut-être fera-t-il un tour dans la région de Khénifra. Il constatera alors de lui-même l'ampleur de la catastrophe que ses collaborateurs cherchent à dissimuler”, espère un élu communal.

Tounfit, dernier point du Maroc utile
Au petit matin, le thermomètre indique un petit degré à Khénifra. Direction : Tounfit, chef-lieu de la région sinistrée. 140 km de route secondaire, mais parfaitement praticable, séparent les deux localités. Sur le trajet, les vents glacés qui soufflent des jebels Ayachi et Maâsker font rapidement chuter la température à moins 6 degrés. Nous sommes déjà à 1800 mètres d'altitude. Vers 7 heures du matin, les ruelles de Tounfit sont encore désertes. Seuls quelques écoliers bravent courageusement le froid pour se rendre dans leurs classes, chauffés avec des moyens de fortune. C'est à Tounfit que les habitants des douars avoisinants font leurs emplettes et accomplissent l'ensemble des formalités administratives. “Les habitants d'Anefgou s'y rendent régulièrement. Mais depuis plus d'un mois, on en voit de plus en plus rarement”, affirme un commerçant. En tout, seule une soixantaine de kilomètres sépare Tounfit d'Anfgou. “Mais la route est dans un état lamentable. À tel point que le trajet peut durer plus de quatre heures”, avoue un gendarme de Tounfit.
La route en question se trouve en fait sur le lit de l'oued Tougha. Chaque année, les crues d'été en rongent une petite partie. Par endroits, la largeur de la chaussée dépasse à peine les deux mètres. “Cette route a coûté 34 millions de dirhams, affirme Ahmed Chouihat, gouverneur de la province de Khénifra. Chaque année, il fallait reconstruire ce qu'emportaient les crues. Aujourd'hui, au lieu de nous enfermer dans ce cycle infernal, nous avons lancé une étude pour établir un nouveau tracé qui s'éloigne de l'oued et désenclave deux nouveaux douars. Les travaux ont déjà commencé”. En attendant, l'état de la route se détériore davantage jour après jour…
En quittant Tounfit, la température continue à baisser. Les petites barrettes, indiquant la disponibilité du réseau GSM, disparaissent tout aussi inexorablement des écrans des téléphones portables. L'asphalte cède la place à une boue durcie par la gelée matinale. La montagne reprend ses droits, comme il y a trois semaines.
Le 7 décembre 2007, d'importantes chutes de neige bloquent la circulation sur ces pistes, au-delà desquelles vivent plus de 15 000 personnes. Les chasse-neige, mobilisés sur d'autres axes prioritaires, ne peuvent de toute façon pas accéder à ces régions montagneuses. Pendant plus d'une vingtaine de jours, cinq communes au moins sont totalement coupées du monde. Et dans le petit village d'Anefgou, un mal mystérieux continue de faire des ravages parmi les habitants. Finalement, ce n'est que le 20 décembre qu'un message atterrit sur le bureau du gouverneur. Il dit, textuellement : “Regret de vous informer du décès de 8 enfants de 3 jours à 13 mois”. De quoi sont mortes ces jeunes personnes ? Mystère. Qu'a-t-on fait pour entrer en contact avec une population pauvre, encerclée par la neige ? “Rien. Ces gens ont l'habitude de vivre avec le froid”, explique, tout aussi froidement, un officiel. Après la réception du message, les autorités sanitaires de Khénifra attendent quand même cinq jours, le temps que les neiges fondent, avant de dépêcher une commission médicale sur place. Son verdict tombe assez vite : “Dix personnes sont décédées d'une pneumopathie aiguë, causée par une vague de froid exceptionnelle”. La veille de l'Aïd, le gouverneur se rend sur place et distribue quelques aides alimentaires. On croyait l'affaire réglée. Et pourtant…
Anemzi, la commune fantôme
Quelques kilomètres encore et la piste se fond entièrement dans le lit de l'oued. Le long du trajet, nous croisons des camions d'un autre âge, transportant des dizaines d'habitants de douars sinistrés, soulagés de pouvoir enfin quitter leur “trou perdu”. Tous réclament la même chose, et rien d'autre : des médicaments. Ils affirment que des douars entiers souffrent en silence, que des enfants agonisent, plus haut dans la montagne.
La progression vers Anefgou se fait lentement. On roule à moins de 20 km/h. La neige commence enfin à faire son apparition. Une neige dense et dure, qui nous accompagne jusqu'à Anemzi. Nous sommes à 2300 mètres d'altitude. C'est la plus grande commune rurale de la région. La plus riche aussi. Quatre villages, dont Anefgou, en dépendent sur le plan administratif. À dix heures du matin, le centre du village est pourtant désert. Pire, le siège de la commune est introuvable. “C'est la bâtisse désaffectée à l'entrée du village, nous indique un habitant. Sa construction a coûté 600 000 DH, pour que le bâtiment soit finalement abandonné, avant même la fin des travaux”. Pour de mystérieuses raisons, la commune a préféré louer une maison à Tounfit, 160 km plus loin. Drôle de proximité !
Et ce n'est pas tout. Le président de la commune d'Anemzi est depuis quelques mois en prison, pour une affaire de chèque sans provision. Son adjoint est décédé, il y a quelques semaines. Des élections improvisées ont récemment porté un nouveau président à la tête de la commune. Mais il est déjà largement contesté. “Tout le monde fuit cette montagne. Après les élus et les agents d'autorité, l'infirmier a fini lui aussi par s'installer à Tounfit, pour pouvoir scolariser ses enfants. Il n'y a plus que l'institutrice qui résiste encore. Elle refuse désormais les enfants malades dans sa classe. Elle a peur d'être contaminée”, raconte Ahmed Rafik, un villageois père de quatre enfants. Aujourd'hui, l'atmosphère est lourde à Anemzi. Un vieil homme vient de décéder à l'aube. “Il a eu une forte grippe. À cause de la neige, nous n'avons pas pu le transporter au dispensaire. Depuis l'Aïd, l'infirmier n'est plus revenu au village. Nous avons tenté plusieurs remèdes traditionnels. En vain”, se désole Ahmed, fils du défunt.
Aucun agent d'autorité ne réside à Anemzi. Aucun ne s'y rend régulièrement, même si la petite commune ne dispose d'aucun moyen de communication. Le dispensaire, tout comme l'école, restent désespérément fermés. “Personne ne se soucie de nos problèmes, ou même de nos morts. Pour les officiels, Anemzi se résume en une grande forêt qu'ils vendent au plus offrant pour se remplir les poches. Où va l'argent du cèdre ?”, se demande, à juste titre, Hmad, étudiant en droit à Meknès et originaire du village.
Paradoxalement, la commune la plus sinistrée de la région est aussi la plus riche. Anemzi renferme l'une des plus grandes réserves de cèdre du pays. L'année dernière, les recettes d'exploitation forestière étaient estimées à 7 millions de dirhams, au moins. Qu'a-t-on fait de tout cet argent ? Qu'a-t-on fait pour éviter qu'une grippe n’emporte des dizaines de morts ? “Rien, tout est parti dans le budget de fonctionnement de la commune. C'est la loi qui le veut ainsi”, reconnaît le gouverneur.
Résultat : la commune aux 7 millions de dirhams ne dispose même pas d'un dispensaire, ni d'un réseau d'électricité ou d'eau potable. Elle attend encore l'arrivée, de plus en plus improbable, de l'INDH, ce méga-projet de développement du nouveau règne. “Au départ, nous y avons cru. Nous avons préparé plusieurs projets de développement. Plusieurs commissions provinciales se sont réunies. J'ai personnellement noirci un tas de paperasses. Et tout ce qu'on nous a promis, c'est une ambulance qui ne pourra même pas emprunter nos pistes accidentées et qui ne sera peut-être jamais livrée”, se désole un fonctionnaire d'une commune voisine.
Tout au long des pistes qui mènent vers Anfgou, des dizaines d'habitants barrent la route aux véhicules qui s'aventurent dans ces endroits hostiles. “Nra dwa (nous voulons des médicaments)”, répètent-ils à tous ces étrangers qui daignent fouler leurs terres.
Puis soudain, Anefgou !
Les derniers kilomètres vers Anfgou se font à contre-courant de l'oued. L'eau gelée craquelle au passage des véhicules. Si, en hiver, la neige bloque le passage, en été, ce sont les crues de l'oued qui coupent la piste menant au douar. Au détour d'un ultime virage, Anefgou apparaît enfin. Des maisonnettes en pisé de couleur uniforme, nichées au creux d'une imposante zone montagneuse, et faisant face à une vallée verdoyante. À première vue, on est loin du cliché du village sinistré. Le hameau ressemble plutôt à un petit havre de paix. Se serait-on trompé de village ? Un ultime son vient dissiper tous les doutes du nouveau visiteur. C'est bien simple : tous les enfants toussent. Cela crée un étrange et insistant bruit de fond, qui interrompt le silence qu'imposent les monts enneigés. Une toux sèche et continue, sans répit. Très vite, les habitants du village s'attroupent autour des nouveaux venus. Ils les dévisagent longuement avant de poser l'inévitable question : “Avez-vous ramené des médicaments ?”. Ici, toutes les familles sont endeuillées. Tout le monde a perdu un fils, une nièce, un frère ou une sœur. Plusieurs enfants marchent pieds nus ou mettent de simples t-shirts qui tombent en lambeaux. Beaucoup ont de la fièvre, tous ont du mal à respirer. Les hommes et les femmes du douar ne sont pas mieux lotis. Eux aussi marchent pieds nus (il fait pourtant 7 degrés le jour et jusqu'à -14 degrés la nuit), passent de longues heures allongés au soleil pour se réchauffer et mangent rarement à leur faim. Les nourrissons se contentent uniquement du lait de leurs mères, elles-mêmes victimes de malnutrition. “Le repas principal est le plus souvent constitué de pain, de thé et de graisse fondue”, explique un vieil homme. À Anefgou, le revenu moyen d'un ménage de cinq personnes est de 4000 dirhams... par an.
Ici et là, de petites filles portent des enfants qui ont l'âge de leurs petits frères. “Ce sont leurs enfants”, nous apprend-on. “Une fille est mariée à partir de 10 ans. Le mariage est consommé une année plus tard. Une fillette peut donc avoir son premier enfant à l'âge de 12 ou de 13 ans”, explique un militant associatif. La majorité des mariages se font sans la présence d'adouls. Des mariages coutumiers, simplement approuvés par les sages de la tribu. Résultat : une forte natalité, un taux record d'analphabétisme (93%) et des conditions d'hygiène d'un autre âge. Certains ne se sont pas lavés depuis plus de trois mois ! À Anefgou, toutes les naissances se font sans assistance médicale. “Les femmes s'entraident pour faire accoucher l'une d'entre elles”, explique un habitant.
Evidemment, on ne connaît aucun ministre ici. Même pas le Premier ministre ! Et le roi ? “Bien sûr qu'on le connaît. On le voit sur les pièces et les billets de banque”, répondent, à l'unisson, les habitants d'Anfgou. No comment !
Décompte macabre
Quand les Aït Aâmer commencent à citer les noms des enfants décédés ces dernières semaines, c'est un lourd silence qui accompagne le décompte macabre, qui ne semble plus avoir de fin… En tout, ce sont 27 personnes (chiffre arrêté le lundi 8 janvier 2007), dont deux jeunes filles âgées de 14 et 25 ans, qui ont perdu la vie ces dernières semaines .
Kheddour Mouha a perdu sa fille Zahra, âgée d'un an et demi. Il raconte : “Elle a d'abord eu de la toux et de la diarrhée. Je n'ai pas pu lui ramener de médicaments, elle a donc eu de la fièvre et des boutons sont apparus sur sa bouche. Je l'ai veillée toute une nuit, je l'ai vue suffoquer puis mourir là, sous mes yeux”. Les récits se suivent et se ressemblent. Ountouf Ittou a perdu sa fille Hadda. “Elle toussait jusqu'à étouffement. Son visage et son cou ont gonflé, elle crachait du sang. Autour de moi, je voyais les autres enfants mourir, la neige nous encerclait toujours de tous les côtés. J'ai alors su que ma fille n'avait plus aucune chance de survivre”, raconte-t-elle, les larmes aux yeux.

Heureusement, la visite du roi annoncée a eu lieu, le gouverneur de la province et beaucoup d'autorités locales ont été limogées, des mesures ont été prises... mais cet hiver, comme tous les ans, la neige est revenue dans le Haut-Atlas. Et des villages comme Anefgou, il y en a beaucoup d'autres dans ces hautes vallées...

Joyeux réveillon.
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